Carte blanche de Léo, permanent à la JOC Tournai et Cédric, militant à la JOC Tournai.
Chaque mois de juin, les villes, les entreprises, et les partis politiques s’emparent des symboles queer pour soigner leur image. Peu à peu, la Pride a progressivement perdu sa radicalité initiale pour devenir un événement plus consensuel. Le message de contestation se mêle désormais à une logique commerciale.
Entre dépolitisation, reprise capitaliste et récupération électorale, la lutte LGBTQIA+ se dilue dans un marketing de façade, au point qu’on parle désormais de « capitalisme rose ». Ces Prides sont désormais des grandes fêtes, dénués de revendications politiques. Pourtant, la Pride est au départ la commémoration d’une émeute contre les répressions policières et les discriminations LGBTQI-phobes. Que reste-t-il de cette révolte contre l’Etat bourgeois ? Comment la lutte s’est transformée en un produit marketing ?
De l’émeute à l’organisation collective
C’est dans les années 60 que nous connaissons un réel bouleversement dans la lutte queer. L’idée de rébellion émerge dans toutes les sphères de la société. On voit l’émergence de nombreuses luttes sociales et politiques : les mouvements féministes, l’opposition à la guerre du Vietnam, les mouvements contre l’impérialisme, Mai 68, l’activisme des Black Panthers, etc. C’est dans ces mêmes années que la communauté LGBT s’unit à son tour et voit naître le fait historique le plus marquant de son histoire : les émeutes de Stonewall.
On remarque que toutes ces contestations avaient un ennemi commun : le capitalisme et son allié l’État bourgeois.
La nuit du 28 juin 1969 marque un tournant dans l’histoire de la communauté LGBTQIA+ à New York. Le Stonewall Inn, bar de Greenwich Village fréquenté par des personnes transgenres, des drag queens, des travailleurs·euses du sexe et d’autres minorités de genre, est visé, pour une énième fois, par une descente de police.
Marsha P. Johnson, Sylvia Rivera et d’autres résistent, déclenchant plusieurs jours de confrontations.
Ces événements attirent l’attention des médias grâce à l’intervention de Craig Rodwell, libraire et voisin du bar, qui alerte la presse locale. Rapidement, cette révolte acquiert un statut symbolique et inspire l’organisation de groupes militants tels que le Gay Liberation Front et le Gay Activists Alliance.
L’année suivante, la ville de New York organise la première « Christopher Street Liberation Day », ancêtre de nos Prides actuelles, pour honorer la mémoire des émeutes de Stonewall. La rue devient politique. La fierté devient une arme. L’événement marque le début d’une diffusion internationale de la Pride telle que nous la connaissons aujourd’hui. Les émeutes de Stonewall ont été l’étincelle.
En Belgique, la lutte n’est pas sans reste. Les premières initiatives pour les droits LGBTQIA+ apparaissent dans les années 1970 avec le Homo Dag à Gand en 1978 et le Roze Zaterdag à Anvers en 1979. Après une période de ralentissement dans les années 80, les mobilisations reprennent dans les années 90, culminant avec la création de la Belgian Lesbian & Gay Pride à Bruxelles en 1996, événement qui prendra plus tard le nom de Belgian Pride.
Jusqu’au début des années 2000, la Pride reste une marche militante. De nombreux combats sont gagnés comme : la loi contre les discriminations (2002) ; le mariage entre personnes du même sexe (2003), faisant de la Belgique le deuxième pays au monde à l’autoriser (après les Pays-Bas). Mais en 2009, la Belgian Pride change de visage : la Ville de Bruxelles et la Région de Bruxelles-capitale deviennent partenaires officiels, puis VisitBrussels coproduit l’événement. La Pride devient un rendez-vous populaire, surtout, touristique et commercial, rassemblant près de 220 000 personnes en 2025[1]. La rue se remplie, mais au prix de son sens.
À côté de Bruxelles, la Wallonie connaît aussi l’émergence de ses Prides : la Fête de l’Amour à Charleroi, les Fiertés namuroises, la City Pride de Mons, ou à Liège, la Gay Street, la plus petite Pride du Monde. Mais surtout, la Pride statique de la Transpédégouine (TGP), première pride de Liège qui renoue avec l’esprit militant des premières prides : visibilité, autodétermination et revendication.
De la révolte à une dépolitisation et reprise capitaliste
Si Stonewall fut une révolte contre l’ordre établi, comment comprendre aujourd’hui des Prides cofinancées par les institutions et sponsorisées par les multinationales ? Le passage de la lutte à la marchandisation, questionne profondément notre rapport à la rébellion et à la récupération. En effet, aujourd’hui, beaucoup ignorent les origines de la Pride. Ce manque de mémoire n’est pas anodin. Il est le fruit d’un double phénomène : un effacement historique, et une récupération capitaliste. Les grandes Prides, dites mainstream — c’est-à-dire excessivement promues, consensuelles, et souvent vidées de leur radicalité — ressemblent désormais davantage à d’immenses festivals colorés qu’à un acte de résistance. Elles donnent l’impression d’être dépouillées de leur identité politique et de leur potentiel révolutionnaire.
Qu’on s’entende, ce n’est pas négatif en soi que la Pride soit un événement festif. D’ailleurs, les émeutier·ères de Stonewall chantaient dans la rue. L’aspect festif fait partie de l’identité des Prides, mais cela ne nous empêche pas de remettre en question leur commercialisation excessive.
Alors, comment expliquer ce changement d’identité ? La réponse se trouve sans doute dans la tension permanente entre visibilité et marchandisation, entre célébration et contestation. Tant que la Pride sera perçue comme une « fête » et non comme un acte politique, elle risque de servir davantage les vitrines des entreprises que les voix de nos luttes.
C’est là que le système capitaliste a réussi son challenge. Au-delà de l’effacement de leur portée militante, les Prides ont été réappropriées comme un outil de communication destiné à asseoir une certaine légitimité du capitalisme libéral perçu comme « ouvert ». Comme l’explique S. Lahaie : « cette opération leur permet aussi de s’ouvrir deux marchés : d’une part, la communauté LGBT elle-même et son besoin identitaire et de socialisation, besoin né précisément de l’exclusion produite par la société de classe ; et d’autre part, le grand public, auquel elles présentent une image d’« entreprise engagée ». {…} Le libéralisme joue ici un rôle décisif : il multiplie les attaques contre la classe ouvrière maquillées en réformes modernes et inclusives. »[2]
En effet, on le voit actuellement avec le gouvernement Arizona et ses mesures d’austérité qui visent à diviser et affaiblir la classe populaire, en nous faisant croire que nous sommes chacun·e l’ennemi de l’autre, alors que l’ennemi ne se trouve pas dans notre camp. Résultat : le capitalisme avec l’aide de l’Etat bourgeois continue à exploiter la classe populaire, détourne notre colère et empêche une unité révolutionnaire.
Ce détournement de sens par le système capitaliste est tellement fort qu’on voit même des partis politiques et la police, nos oppresseurs, devenir nos « alliés » dans les cortèges. Nous sommes bien loin de l’émeute de Stonewall qui dénonçaient, entre autres, les répressions policières.
Prenons le cas de la Belgian Pride. Son évolution illustre également un autre phénomène de la reprise du capitalisme : le pinkwashing, cette stratégie de communication où institutions et entreprises s’affichent aux côtés des minorités pour redorer leur image sans remettre en question leurs pratiques. Voir défiler sous les mêmes bannières des multinationales polluantes, des banques ou des partis politiques de droite et d’Extrême- Droite, comme le MR ou la N-VA, relève de l’absurde. Ces partis politiques, qui ont souvent combattu ou ignoré nos droits, n’ont aucune légitimité à marcher dans une Pride. Leur présence est une insulte à notre histoire, que cela n’en déplaise aux homonationalistes[3].
Pourtant, sur le plan international, Bruxelles est considérée comme une ville LGBTQIA+friendly. La Belgique est reconnue comme progressiste en termes de respect des droits fondamentaux des personnes LGBTQIA+[4]. Cependant, derrière cette image lissée, les personnes de la communauté LGBTQIA+ subissent encore des discriminations.
Selon Unia[5], en 2023, 54 % des comportements discriminatoires recensés étaient des délits de haine envers les personnes homosexuelles. Et ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité : seule une minorité des victimes ose porter plainte. Ces données ne prennent pas en compte les personnes trans et les autres personnes de la communauté. De plus, en moyenne, 1 personne sur 5 porte plainte à la police et 16% le rapportent à l’Unia. Leur combat est loin d’être terminé.
Derrière l’image de carte postale d’une Belgique progressiste, la violence queerphobe demeure systémique. Ce qui soutient la réflexion de S. Lahaie, que nous partageons, dont l’idée est que le libéralisme donne d’une main une image de progrès et de l’autre casse les droits de la classe populaire.
La lutte de classe : un retour nécessaire
Avec l’avancée de l’Extrême-Droite dans nos contrées et à l’échelle internationale, il est primordial de se rassembler, d’unir nos forces et de continuer à organiser des Prides politiques dans toute la Belgique et à l’international. L’heure n’est plus à la fête quand l’oppression toque à notre porte. Nos droits sont en danger. C’est pour cette raison également que les seules Prides tolérées sont des Prides mainstream, inoffensives, qui ne prônent pas d’idées révolutionnaires.
En réaction, apparaissent des contre-marches révolutionnaires ou des marches organisées par les personnes concernées, politisées, qui renouent avec une logique de lutte radicale contre les oppressions. C’est le cas de la Pride de Tournai via le collectif Dur·es à queer. Un exemple de résilience queer dans un milieu « campagnard », traditionnel et conservateur.
La petite ville de Tournai a accueilli sa première Pride le 28 juin 2025. Plus de 1000 personnes s’y sont rendues[6]. Cela démontre un réel besoin de visibilisation, ainsi qu’un manque important d’espaces sécurisants et de services psycho-médico-sociaux formés aux réalités spécifiques des personnes concernées à Tournai, mais également dans toute la région de la Wallonie Picarde. Tournai n’est pas une exception parmi d’autres villes. Malheureusement, peu de villes apportent les ressources nécessaires au bien-être et à l’épanouissement des personnes de la communauté LGBTQIA+. Malgré l’acquis de nos droits fondamentaux, nos existences sont toujours en lutte quotidienne contre l’oppression systémique et les discriminations qui en découlent.
Cette insertion du pouvoir politique et du capitalisme dans nos Prides retire toute l’essence même de nos combats et l’âme de nos prides. Cette dépolitisation amène également une autre conséquence, celle de la division de nos forces. La lutte queer a toujours été intrinsèquement liée à d’autres luttes sociales, comme la lutte féministe, la lutte antiraciste, la lutte anti-impérialiste, la lutte anti-décoloniale, ou encore la lutte écologique. Car la Pride est un cri de revendications pour toutes personnes opprimées par un système dominant et répressif.
Un exemple historique frappant de cette intersectionnalité est celui de la grève des mineurs britanniques. La lutte queer n’a jamais été isolée. En 1984-85, en pleine grève des mineurs britanniques, le collectif Lesbians and Gays Support the Miners (LGSM) se mobilise pour soutenir les familles de travailleurs en lutte contre le gouvernement Thatcher. Ils récoltent l’équivalent de près de 100 000 £ actuelles et bâtissent une alliance historique. Les mineurs, à leur tour, viendront marcher aux côtés des personnes queers lors des Prides suivantes, malgré le climat généralisé homophobe de l’époque.
Cette solidarité interclasse montre une évidence : nos oppressions se croisent. De Marsha P. Johnson à LGSM, la lutte LGBTQIA+ a toujours été intersectionnelle.
« Elle relie le genre, la classe, la couleur de peau, le handicap, la santé mentale, la migration, la précarité. Ce sont ces croisements qui donnent sa force au mouvement. »
C’est pourquoi le pouvoir politique et la classe bourgeoise souhaitent la division de nos forces. C’est à leur avantage de nous affaiblir pour qu’on se monte les un·es contre les autres, nous faisant croire que nous sommes ennemi·es.
De manière plus générale, dans un pays impérialiste tel que la Belgique, il nous incombe d’assumer une responsabilité internationale en œuvrant à affaiblir l’Extrême-Droite et les gouvernements qui détériorent nos conditions de vie tout en opprimant les peuples du monde entier. Face à la multiplication des discours oppressifs à travers le monde, on constate que les dirigeants instrumentalisent nos oppressions pour nourrir la division et la haine. Le sexisme, l’homophobie, la transphobie et le racisme servent ainsi à détourner la colère populaire de sa cible réelle : la classe dominante.
Quand dans nos prides, nos oppresseurs défilent à nos côtés. Quand des artistes ou militant·es queer dénoncent le racisme, le colonialisme ou la répression, iels sont censuré·es. Par exemple, lors de la Pride de Bruxelles, le drag king Raoul Les Mécaniques a été interpellé après avoir évoqué les violences racistes de Molenbeek. Le soir même, des militant·es palestinien·nes ont été violemment arrêtés devant la Bourse, où se tenait la scène principale de la Pride. Ou encore, à Tournai, un membre du collectif Dur·es à Queer a vu son drapeau palestinien confisqué par la police.
« Comment prétendre célébrer la liberté queer en réprimant celles et ceux qui dénoncent les oppressions ? Être queer, c’est être solidaire. Il n’y a pas de fierté sans justice sociale, pas de libération queer sans libération des autres peuples opprimés. »
Parce que les attaques sont globales, notre réponse doit être internationaliste : accueillir les sans-papiers et migrant·e·s LGBTQIA+ et toutes personnes opprimées à travers le monde et combattre les politiques antisociales qui nous fragilisent. Réinvestir nos Prides, c’est refuser que nos luttes soient digérées par le marketing et la classe dominante. C’est redonner du sens à la marche, du poids aux slogans. La Pride ne peut plus se contenter d’être une fête sponsorisée : elle doit redevenir une lutte. C’est rappeler que nos existences sont politiques. C’est remettre les marges au centre, les minorités dans la lumière, la colère dans la rue. La Pride n’est pas un spectacle. C’est une mémoire, une colère, une fête révolutionnaire.
Entretien avec le collectif Dur·es à Queer
À l’origine de la première Pride de Tournai, le collectif Dur·e·s à Queer a voulu combler un manque criant pour la communauté LGBTQIA+ locale. « Il n’y avait encore pas grand-chose ici », explique Clémence, membre du collectif. « On a d’abord mis en place des ateliers et des permanences pour permettre aux gens de parler de leurs vécus et de leurs besoins. Très vite, ces échanges se sont transformés en réunions de préparation d’une Pride, parce qu’à Tournai, on ne se sentait ni visibles ni écouté·es. »
Pour ces jeunes militant·es, organiser une Pride est avant tout un moyen de se réapproprier l’espace public. « Quand on est une personne queer, l’espace public peut être source d’insécurité. Marcher ensemble, c’est affirmer notre existence, montrer qu’on existe, qu’on est là et qu’on continuera à l’être », poursuit-elle.
Céline raconte que la démarche a eu un impact personnel fort : « En questionnement sur mon identité, je cherchais un lieu où en parler. Ici, il n’y avait rien. Grâce à la Pride, j’ai trouvé un espace où j’ai pu apprendre sur moi-même et confirmer des choses que je ne comprenais pas. »
Pour Léo, Tournaisien de naissance, cette première Pride avait une dimension intime : « C’était une vraie revanche sur la vie. Je n’avais nulle part où aller quand j’étais ado. Je me suis toujours senti rejeté. Participer à la Pride m’a permis de transformer ma rage en légitimité. J’espère que les jeunes d’aujourd’hui auront l’exemple que je n’ai pas eu. »
Le collectif insiste sur la double dimension de l’événement : militante et joyeuse. « Il y a plein d’émotions qui nous poussent à faire cette pride : notre colère, notre frustration, mais aussi par des émotions plus positives. La Pride, c’est à la fois une revendication et un vecteur de joie. La joie est politique. Si on n’a pas ces moments de joie, on n’arrive plus à lutter. C’est important de combiner la colère et la joie », souligne Clémence.
L’impact s’est ressenti bien au-delà du jour de la marche : « On a vu naître d’autres groupes au sein des Equipes Populaires autour de ces questions. C’est une victoire collective. » Les retours ont été nombreux et touchants. « Beaucoup nous ont dit qu’ils avaient peur d’aller dans les grandes Prides mainstream, et qu’ici, ils s’étaient sentis en sécurité », raconte Léo. « Certain·es ont retrouvé l’esprit des premières Prides, plus authentiques, faites avec le coeur. »
Mais la visibilité attire aussi les résistances. « On a reçu beaucoup de commentaires haineux, mais c’est la preuve qu’il y a encore du travail à faire. Si cette Pride dérange, c’est qu’elle est nécessaire », ajoute-t-il.
Ernest voit dans cette première édition une prise de conscience locale : « Avant, on ne savait pas combien on était. La Pride nous a montré qu’on est nombreux·ses. »
Même la Bourgmestre a dû réagir. « Elle a fini par nous voir, pas forcément par conviction, mais parce que c’était devenu incontournable », observe Clémence. Pour autant, le collectif reste vigilant : « Il ne faut pas que la Ville se réapproprie la Pride comme à Bruxelles. Elle doit rester un événement porté par les personnes concernées. Si la Ville reprend à son partie, les revendications auront, au contraire, moins de poids parce qu’elles seront menées par les ‘’juges et partis’’ », insiste Céline.
Léo conclut : « Il est essentiel que ce soit nous, les personnes queer, qui portons nos propres revendications. Les allié·es sont précieux·ses, mais notre voix doit rester au centre. »
[1] Brussels Pride : 70.000 personnes selon la police, 220.000 selon visit.brussels, pour défendre la cause LGBTQIA+. (RTBF – Mai 2025)
[2] Marche des fiertés : entre lutte et récupération. (S. Lahaie – Septembre 2025)
[3] Concept décrivant l’appropriation des droits et mouvements LGBT à des fins racistes, islamophobes, nationalistes, et xénophobes. (Dictionnaire La Langue Française)
[4] https://www.rainbow-europe.org/country-ranking
[5] Rapport chiffres des signalements et dossiers 2023 d’Unia (cf. Rapport_chiffres_2023_FR_-_finale_versie_1.pdf)
[6] Plus de 1.000 défenseurs de la communauté LGBTQIA+ dans les rues de Tournai : « Pour une première, la pride est un succès ! ». (SudInfo – Juin 2025)
