Pour un antifascisme pluriversel : décoloniser la lutte, élargir le front

Réflexions collectives du mouvement qui ont menées à la création d’une campagne nationale.

L’antifascisme contemporain ne peut plus se contenter de ses catégories héritées du XXe siècle. Notre réflexion, qui a guidé notre campagne nationale, part d’une intuition simple : le fascisme et le colonialisme sont indissociables, tant dans leur histoire que dans leurs formes actuelles. C’est cette relation profonde (historique, politique, matérielle) qui explique la persistance de logiques autoritaires, racistes et impérialistes au cœur même de nos démocraties.

Alors que l’Extrême-Droite progresse en Europe, un constat dérangeant ressurgit : l’antifascisme dominant reste aveugle à ses propres angles morts. Bien qu’il se présente comme un rempart contre la haine, il reproduit souvent des pratiques, pensées et priorités politiques eurocentrés qu’il prétend combattre. Résultat : il mobilise peu les personnes racisées, ignore des pans entiers de luttes anticoloniales, et se limite trop souvent à une défense abstraite de la démocratie, sans interroger les violences systémiques déjà en cours.

Il est urgent de penser un antifascisme pluriversel, c’est-à-dire une lutte qui n’est plus centrée sur les seules références européennes, mais ouverte aux savoirs, expériences et analyses des peuples colonisés, racisés et dominés, qui ont développé bien avant les Européen·e·s des lectures politiques d’une grande lucidité. Un antifascisme qui se décentre, qui se décolonise, qui se nourrit de perspectives multiples et qui remet en cause l’universalisme abstrait et eurocentré encore dominant dans les organisations antifascistes.

Le pluriversel représente la multiplicité des mondes, des manières d’exister, de penser, de lutter. C’est l’idée que nos analyses doivent devenir multipolaires, multi-expérientielles, multi-historiques.

Un antifascisme qui interroge ses propres angles morts

Notre analyse commence par une prise de conscience : les milieux antifascistes restent encore très majoritairement blancs. Une question est régulièrement posée, « Pourquoi les personnes racisées participent-elles si peu aux mobilisations antifascistes ? ». Elle servira de point de départ à notre remise en cause interne. Car cette interrogation demeure trop souvent posée sans que ceux et celles qui la formulent ne se remettent en question.

Pire, elle conduit parfois à des réponses paresseuses, accusant implicitement les populations racisées d’un prétendu manque de conscience antifasciste.

Nous proposons de retourner ce constat : les militant·e·s blanc·he·s manquent souvent aux combats internationaux comme le Congo, le Soudan, la Palestine, le Yémen, … Cette absence traduit une hiérarchisation eurocentrée des luttes, où le fascisme ne serait un danger que lorsqu’il menace les Européen·ne·s eux·elles-mêmes.

« L’antifascisme blanc, enfermé dans le cadre national, peine à comprendre que l’impérialisme et le fascisme sont liés, et que les guerres coloniales alimentent le fascisme intérieur. »

De plus, on constate que les pratiques militantes (risques policiers, action directe, exposition médiatique) ne sont pas neutres : les personnes racisées n’affrontent pas le même système judiciaire ni les mêmes dangers, ce qui limite leur participation et révèle l’un des angles morts d’un antifascisme trop peu attentif aux réalités de la violence raciale.

S’y ajoute une persistance des imaginaires coloniaux dans les milieux militants : préjugés envers la religion, condescendance envers les cultures non-occidentales, ou encore paternalisme politique. Beaucoup de militant·es racisé·es expliquent devoir cacher leur religion pour ne pas être perçu·es comme « non déconstruit·es ». Le soupçon constant envers l’islam révèle un vieux préjugé colonial : le « peuple arriéré » qui aurait besoin d’être « émancipé ». Un antifascisme qui méprise les cultures politiques non occidentales se coupe d’une immense part des luttes contre la domination.

De notre point de vue, l’antifascisme actuel souffre d’un paradoxe majeur : il affirme lutter contre l’oppression, mais ignore les expériences de celles et ceux qui vivent déjà des formes de fascisme quotidien (contrôles au faciès, violences policières, discriminations institutionnelles, islamophobie d’État, militarisation des frontières…).

Pour de nombreuses personnes racisées, le fascisme n’est pas une menace future, c’est déjà une réalité vécue. Si les organisations antifascistes veulent réellement s’élargir, elles doivent reconnaître que leur propre cadre d’action exclut malgré elles.

« On ne peut combattre le fascisme sans prendre en compte les luttes des peuples qu’on dit défendre. »

Lire le fascisme à partir du colonialisme : une nécessité politique

L’une des limites majeures de l’antifascisme contemporain est son incapacité à reconnaître que le fascisme ne naît pas en Europe dans les années 1930 comme un accident politique.

La Controverse de Valladolid (1550-1551) en est un parfait exemple : l’humanité même des peuples colonisés y est débattue. Cette rationalisation de la domination, déjà fondée sur des arguments prémisses au racisme moderne, prépare les discours de supériorité et les systèmes d’exploitation qui suivront. On pourrait également citer le premier génocide du XXe siècle, le génocide des Hereros et Namas en Namibie, ou les camps de concentration coloniaux, ou encore, les théories pseudo-scientifiques d’Eugen Fischer, …

Tous ces éléments annoncent les logiques qui culmineront plus tard dans la Shoah. Comme l’a évoqué Hannah Arendt, le fascisme est le produit d’un « boomerang impérial » : ce sont les violences coloniales (massacres, génocides, hiérarchies raciales, destruction de sociétés entières) qui reviennent en Europe sous forme de totalitarisme contre des populations européennes jugées « indésirables ». Dans Les origines du totalitarisme, Arendt démontre que la racialisation du monde, l’expansion territoriale, la hiérarchie entre peuples, l’administration violente des colonies, ont constitué le laboratoire idéologique et matériel du fascisme européen.

C’est dans les colonies que l’Europe a testé les premiers camps de concentration, les politiques d’extermination, les techniques modernes de surveillance, les appareils bureaucratiques de déshumanisation, les théories raciales pseudo-scientifiques, et les modèles d’extraction économique fondés sur la force.

« Le colonialisme est donc la matrice du fascisme »

Les penseurs noirs des années 1930 comme George Padmore, C.L.R. James, Langston Hughes, l’avaient déjà compris. Pour eux, le fascisme n’est pas une rupture, mais la continuation logique de la violence coloniale, cette fois retournée vers l’intérieur des métropoles. Ils ont dénoncé l’aveuglement d’une gauche européenne qui, au nom de la lutte contre le fascisme, s’alignait souvent sur les intérêts impérialistes, y compris en abandonnant les mouvements anticoloniaux.

Aimé Césaire le formulait avec encore plus de force dans le Discours sur le colonialisme : l’Europe ne s’est jamais scandalisée du fascisme tant qu’il s’exerçait hors de son territoire. C’est lorsqu’elle a découvert que les techniques impériales pouvaient être retournées « en choc en retour » contre elle-même qu’elle s’est déclarée horrifiée.

Césaire, George Padmore, C.L.R. James, tous l’affirment : le fascisme européen est une réimportation de la violence impérialiste. Ce que l’Europe découvre dans les années 1930, le reste du monde le subissait depuis des siècles.

Néocolonialisme et fascisme contemporain : même mécanique

Aujourd’hui encore, les politiques sécuritaires, migratoires, policières et économiques de l’Europe s’inscrivent dans cette continuité. Les techniques utilisées contre les migrants et les populations racisées sont des héritages directs des laboratoires coloniaux : militarisation des frontières, bases de données biométriques, reconnaissance faciale, surveillance par drones, enfermement administratif, traitement algorithmique des demandes d’asile, criminalisation de la mobilité humaine.

Croire alors que le fascisme ne se réduit qu’aux partis d’Extrême-Droite est une erreur stratégique. Le fascisme est aussi une structure, une culture politique, un appareil administratif nourri par le néocolonialisme, l’extractivisme, le racisme systémique, la criminalisation de la mobilité humaine, l’islamophobie d’État, les politiques migratoires violentes, le sécuritarisme omniprésent. C’est pourquoi les partis d’Extrême- Droite prospèrent si bien : ils poussent simplement jusqu’au bout une politique déjà partiellement appliquée par les partis traditionnels. Le fascisme apparaît comme un durcissement d’un ordre sécuritaire déjà néocolonial.

Pour prendre le cas de la Belgique, elle exerce un « néocolonialisme intérieur » tout en maintenant, au niveau international, des positions qui nourrissent les idées d’Extrême-Droite qu’elle prétend combattre.

La contradiction la plus frappante réside dans le fait que des partis et personnalités politiques se réclamant de l’antifascisme portent ou soutiennent des mesures qui renforcent la surveillance, l’enfermement et l’exclusion des personnes racisées, les mêmes dispositifs que l’Extrême-Droite applaudit. Nous pouvons retrouver plusieurs exemples belges illustrant cette hypocrisie d’une partie de la gauche institutionnelle :

  • La loi Tobback de 1993 sur les centres fermés : votée avec participation de parti socialiste. Souvent présentée comme une simple régulation administrative, elle a en réalité institutionnalisé l’enfermement administratif des demandeurs d’asile. Ce glissement a ancré dans le droit belge l’idée qu’on peut priver des personnes de liberté sans crime, sans procès, sans jugement. Ces centres, héritiers des logiques coloniales de contrôle des mobilités, constituent aujourd’hui des espaces de non-droit où les violences psychologiques, les expulsions forcées et la séparation de familles sont quasi banalisées. Tout cela sous couvert de « gestion migratoire ».

  • La répression des filles voilées (Hijabis Fight Back) : témoigne d’un autre paradoxe, celui d’un pays qui prétend défendre la liberté et l’égalité, mais qui à la fois exclut de l’école, de l’emploi et de l’espace public des femmes racisées en raison de leur religion. Sous couvert de « neutralité » ou de « protection des jeunes filles », c’est en réalité une logique néocoloniale qui s’exprime : décider à la place des femmes racisées ce qui est émancipateur pour elles, leur imposer un modèle culturel, criminaliser leur appartenance religieuse. Ce type de politique crée un climat qui alimente l’Extrême-Droite plutôt que de la combattre, en validant ses discours sur les « populations dangereuses » ou « inassimilables ».
  • L’aveuglement face aux violences policières : pourquoi la gauche belge peine-t-elle à nommer les violences policières ? La réponse est politique : reconnaître le caractère structurel du racisme policier impliquerait de remettre en cause l’État sécuritaire. Or une grande partie du spectre politique, y compris progressiste, s’aligne sur une vision sécuritaire héritée du colonialisme. Comment prétendre lutter contre le fascisme lorsque l’on refuse de voir que des pratiques proto-fascistes existent déjà dans la police ?
  • La politique éducative au service de l’exclusion via le décret Marcourt : présentée comme une réforme académique, cette mesure a eu pour résultat de bloquer l’accès à l’enseignement supérieur pour de nombreux et nombreuses jeunes issu·e·s de l’immigration. Ce type de décision renforce les hiérarchies coloniales. Il distingue implicitement « ceux et celles qui méritent l’université » et « ceux et celles qui coûtent trop cher au système ». Ce tri, habillé en rationalité budgétaire, réactive des logiques raciales d’accès différencié au savoir, tout en alimentant les discours d’Extrême-Droite sur le contrôle et la restriction des mobilités.

Comme on peut le constater, la Belgique n’a jamais réellement rompu avec son passé colonial de Léopold II. Cette continuité nourrit une vision racialisée de la société, dans laquelle l’État tolère des politiques discriminatoires, pour autant qu’elles restent déguisées en neutralité administrative. Et lorsqu’un État met en place des pratiques de contrôle racial, il crée lui-même la culture politique qui nourrit l’Extrême- Droite.

Vers un antifascisme pluriversel

On ne peut pas prétendre combattre le fascisme tout en renforçant les logiques qui le nourrissent. L’antifascisme belge doit donc se confronter à sa propre participation à l’ordre néocolonial.

Cela nécessite d’intégrer les analyses décoloniales ; de comprendre le fascisme comme la continuité du colonialisme et de l’impérialisme ; de ne pas considérer les frontières comme « un débat secondaire » ; de ne pas ignorer le rôle de l’OTAN et de l’UE ; de recentrer la lutte sur les violences systémiques contemporaines telles que l’islamophobie, le racisme structurel, la violence policière, la militarisation de l’Europe, l’exploitation des ressources du Sud, la surveillance algorithmique, le capitalisme extractivisme ; de construire des alliances transversales, où les priorités et analyses des populations racisées ne sont pas simplement intégrées mais structurantes.

On ne peut combattre le fascisme sans démanteler les structures coloniales qui l’ont engendré. La hiérarchie des violences doit être renversée : le fascisme commence là où la démocratie accepte la violence coloniale et raciale.

Sur le terrain militant, cela implique des espaces réellement sûrs pour les personnes racisées ; des modes d’action sensibles aux risques différenciés ; une redistribution de la parole et du leadership ; le refus de l’instrumentalisation des luttes racisées ; la reconnaissance des expériences religieuses comme ressources politiques.

C’est seulement de cette manière qu’un antifascisme large, populaire et réellement transformateur peut émerger : un antifascisme qui n’abandonne personne, qui ne sacrifie aucune lutte. C’est une vision politique ambitieuse, transformatrice, qui exige de rompre avec la tentation européenne de faire du fascisme un accident de parcours. Le fascisme est une histoire longue, et les peuples colonisés en détiennent les clés d’analyse.

« Un antifascisme pluriversel est donc un antifascisme décentré, décolonial, internationaliste, capable de relier les luttes des quartiers populaires aux répressions impérialistes, les violences policières européennes aux violences militaires globales, et les expériences historiques des peuples colonisés aux combats politiques d’aujourd’hui. »

La JOC asbl est une Organisation de Jeunesse reconnue par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle rassemble des jeunes de milieux populaires et les aide à s’organiser afin de mener des actions collectives de changement.
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