Lettre ouverte de Gabriel, Permanent de la JOC Charleroi. Retour sur la manifestation du 25 octobre contre le centre fermé à Jumet et poursuite de la lutte contre les politiques migratoires en Belgique et en Europe.
Le samedi 25 octobre 2025, Charleroi a vibré au rythme de la colère et de la dignité. Sous un ciel gris mais une énergie brûlante, près de 300 personnes ont défilé dans les rues de la ville pour dire non au projet de centre fermé à Jumet, non aux politiques migratoires racistes de la Belgique et de l’Union Européenne, et pour honorer la mémoire de Semira Adamu, militante sans-papiers tuée par la police belge lors d’une expulsion forcée en 19981[1]. Venu·es de Liège, Bruxelles, Mons, Namur, mais aussi de l’étranger, les manifestant·es ont marché derrière les banderoles du collectif Ni Jumet, Ni Ailleurs, au son des slogans.
Cette journée devait se tenir initialement le 20 septembre, date anniversaire de la mort de Semira Adamu. Mais la Ville de Charleroi a interdit la manifestation ce jour-là, prétextant qu’un match de football mobilisait trop la police. Un refus politique, camouflé derrière des raisons administratives. Un symbole, surtout, de la manière dont la Ville choisit de traiter la mémoire et les luttes : le foot avant la justice, le maintien de l’ordre avant les droits humains.
Pourtant, malgré les reports, les interdictions et les intimidations, nous étions là. Et nous avons rappelé haut et fort que la solidarité ne se négocie pas. Car derrière chaque barbelé, derrière chaque mur, il y a une vie, une histoire, un visage.
Une ville « hospitalière » qui ferme ses portes
« Charleroi a toujours été, est et restera une ville hospitalière », déclarait le bourgmestre PS Thomas Dermine lors de l’interpellation du collectif Ni Jumet, Ni Ailleurs au conseil communal, en avril dernier[2]. Mais comment une ville peut-elle se dire « hospitalière » tout en soutenant la construction d’un centre fermé — une prison pour personnes sans-papiers, un outil de déportation, une zone de souffrance ?
Thomas Dermine se félicite de « l’exemplarité de Charleroi en matière d’intégration », citant des statistiques démographiques qui ne disent rien de la politique réelle de la ville[3]. Pendant ce temps, le service des étrangers reste relégué à Marcinelle, loin du centre, où des dizaines de personnes font la file dès 5 heures du matin dans le froid pour espérer un rendez-vous. Voilà la réalité de cette hospitalité « carolo ».
Pire encore : à peine 10 jours après avoir juré que « Charleroi restera une terre d’accueil », Thomas Dermine dénonçait dans La Libre Belgique une politique migratoire « laxiste » et reprenait sans vergogne le lien raciste entre immigration et insécurité : « Quelques dizaines d’individus en situation irrégulière font régner la terreur à Charleroi. »[4]
Ces mots, on les connaît. Ce sont les mots de l’Extrême-Droite, ceux qui préparent les politiques d’enfermement. Et pourtant, ils sortent de la bouche d’un élu socialiste.
L’échevin Tanguy Luambua (Les Engagés) n’est pas plus cohérent. Il affirme que « le racisme n’a pas sa place à Charleroi » tout en défendant la construction d’un centre fermé[5]. Mais une ville qui enferme des personnes étrangères n’est pas une ville antiraciste. Elle participe à un racisme d’État, systémique, qui criminalise l’existence même des sans-papiers.
Comme le rappelle l’activiste Nordine Saïdi, cet « antiracisme moral » brandi par les responsables politiques est une illusion : « Il dit ‘soyons unis’, mais ne dit pas contre qui. Il dit ‘non à la haine’, mais ne dit pas que cette haine est le produit d’un racisme d’État, relayé par les médias dominants, les politiques migratoires, les pratiques policières et les lois sécuritaires. »[6]
« À Charleroi, les mots d’hospitalité et d’antiracisme servent à masquer la continuité d’un système d’exclusion. Ce qu’il nous faut, ce ne sont pas des déclarations morales, mais des actes politiques : refuser les centres fermés, refuser la criminalisation des sans-papiers, refuser de collaborer à l’expulsion des vies. »
Thomas Dermine se vante qu’ « aucun représentant de l’Extrême-Droite ne siège au conseil communal »[7]. Mais l’absence d’un logo sur un banc communal ne fait pas disparaître les idées qui s’y propagent. En réalité, les idées d’Extrême-Droite sont déjà à l’œuvre à Charleroi. Les politologues le disent : l’Extrême-Droite se définit par le nationalisme, l’inégalitarisme et le sécuritarisme. Et ces trois principes sont au cœur du système des centres fermés.
Ces prisons administratives ne sont pas des « accidents de parcours ». Elles sont la colonne vertébrale d’un projet politique raciste, initié dans les années 80, pérennisé par des gouvernements où siégeaient le PS et le PSC (ancêtre des Engagés). La fameuse loi Tobback de 1993, du nom du ministre socialiste Louis Tobback, a ancré l’enfermement des sans-papiers dans le droit belge. C’est dans ce contexte qu’a été tuée Semira Adamu, en 1998, lors d’une expulsion forcée.
Aujourd’hui, la boucle est bouclée. Ce sont à nouveau des élus socialistes et centristes qui reprennent le flambeau, en reprenant les obsessions du Vlaams Belang : trier, enfermer, expulser.
Lors de notre interpellation, Thomas Dermine a affirmé que « la détention en centre fermé ne peut se concevoir que dans le respect de la dignité humaine »[8]. Mais il n’y a pas d’enfermement humain. Les témoignages des personnes détenues dans les centres fermés de Bruges, Merksplas ou Caricole sont sans appel :
« On traite mieux les chiens que les humains. »
« L’esclavage, ce n’est pas fini. »
« On nous appelle par des numéros. »
« Une douche par semaine, à 16 dans une cellule. »
Chaque témoignage est une gifle à ceux et celles qui prétendent qu’il s’agit d’un « dispositif administratif ». C’est de la violence institutionnelle, organisée, planifiée, assumée.
Les expulsions qui suivent l’enfermement sont tout aussi brutales : des personnes ligotées, bâillonnées, battues dans les avions. Quand la Ville de Charleroi collabore avec l’Office des étrangers, elle accepte que son aéroport devienne une zone de torture.
Et pendant que les élu·es se félicitent de ne plus enfermer d’enfants, ils ferment les yeux sur les adolescents que l’État refuse de reconnaître comme mineurs, et qui se retrouvent derrière les barbelés. Hypocrisie totale.
Dire qu’un centre fermé serait « adapté » à certaines personnes, c’est refuser de voir que la migration rend vulnérable. Aucune personne n’est à l’abri de la destruction psychologique que représente la privation de liberté. Le projet de Jumet n’y changera rien. Il sera, comme les autres, une machine à briser les vies.
Pour justifier le projet, l’échevin Tanguy Luambua parle de « crise de l’accueil ».
Mais ce discours, c’est du vent. La soi-disant « crise migratoire » n’existe pas : il s’agit d’une crise de l’accueil, une crise politique, une incapacité des États à accueillir dignement.
Les chiffres du Myria, centre fédéral migration, le prouvent : 13 % des habitant·es en Belgique n’ont pas la nationalité belge, et la majorité sont Européen·nes.[9] La migration extra-européenne reste minoritaire. Mais c’est elle qu’on criminalise, parce qu’elle dérange un ordre racial et postcolonial.
Les pouvoirs publics parlent d’« invasion » pour justifier les politiques sécuritaires, alors que ce sont les pays européens qui ont colonisé, pillé et détruit les territoires d’où viennent aujourd’hui celles et ceux qui migrent. L’histoire est inversée, les mots détournés : ce ne sont pas les migrant·es qui envahissent l’Europe, c’est l’Europe qui continue d’imposer ses frontières au reste du monde.
Pendant ce temps, l’argent coule à flots pour la répression. Le centre fermé de Jumet coûterait près de 40 millions d’euros — rien que pour sa construction. Quarante millions d’argent public, investis non pas dans l’éducation, la santé, la culture, mais dans la violence d’État. Cette somme pourrait financer des centaines de logements sociaux, des projets de solidarité, des lieux d’accueil, des formations. Mais le choix est clair : construire des murs plutôt que des ponts.
Ce 25 octobre, la rue a parlé. Elle a dit non à la criminalisation des exilé·es, non à la collaboration avec l’Extrême- Droite, non à la normalisation de l’enfermement. Les prises de parole ont rappelé la mémoire de Semira Adamu, de Mawda, de Tamazi, de Baudoin, et de toutes celles et ceux mort·es des politiques migratoires européennes. Des collectifs de sans-papiers, des groupes féministes, antiracistes, des syndicaux ont pris la parole pour affirmer une évidence : nous ne laisserons pas faire.
La marche s’est conclue sur une place Buisset bouillonnante, remplie de chants et de détermination. Des banderoles s’élevaient :
« Pas de centre fermé à Jumet Ni ici, ni ailleurs. »
« Charleroi antifasciste ? Prouvez-le ! »
« Liberté pour toutes et tous ! »
Cette manifestation n’était pas une fin, mais un point de départ. Car si le pouvoir politique local pense que quelques reports de dates suffiront à nous fatiguer, il se trompe lourdement. La lutte continue dans les rues, dans les conseils communaux, dans les quartiers, dans les écoles, partout où l’on refuse la banalisation du racisme d’État.
Le collectif Ni Jumet, Ni ailleurs et les associations partenaires ont déjà annoncé la suite : des actions, des veillées, des interpellations, des campagnes d’information. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de s’opposer à un projet, mais de changer le récit.
Nous voulons une société qui ne divise pas le monde entre « légaux » et « illégaux ».
Nous voulons une ville qui choisit la solidarité plutôt que la suspicion, la vie plutôt que la peur.
Nous voulons que Charleroi, si fière de son passé ouvrier et antifasciste, se montre digne de cette histoire.
Même si la commune n’a pas le pouvoir formel d’annuler le projet fédéral, elle peut refuser d’y collaborer. Elle peut bloquer les procédures, retarder les permis, mettre des bâtons dans les roues. Elle peut, surtout, prendre position publiquement contre la construction d’une prison raciste sur son territoire.
Ce 25 octobre, Charleroi a montré que la peur ne gagnerait pas.
Nous ne voulons pas d’un futur de grillages.
Nous voulons un présent de justice et de dignité.
Tant qu’il y aura des centres fermés, nous serons là.
Tant qu’il y aura des frontières, nous les franchirons ensemble.
Et tant qu’il y aura des gouvernements qui enferment, nous rappellerons que la solidarité est notre arme.
[1] Charleroi : manifestation contre le projet de centre fermé à Jumet. (RTBF – Octobre 2025)
[2] Parole, parole, parole… au conseil communal de Charleroi. (Stuuf.info – Juin 2025)
[3] Idem
[4] Idem
[5] Idem
[6] Idem
[7] Idem
[8] Charleroi : manifestation contre le projet de centre fermé à Jumet. (RTBF – Octobre 2025)
[9] Idem
